Le Papier, mon histoire


La nature de la culture.
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Des êtres de papier

Je me suis mis à utiliser de plus en plus le papier dans ma pratique.
Pour des raisons économiques : le prix du matériau, le stockage des œuvres.
Pour des raisons écologiques : la gestion des déchets, l’origine naturelle des composants.
Pour sa souplesse d’ utilisation : on peut en prendre tout ou partie, assembler, plier, l’espace plan peut se transformer en volume ou en hexaflexagone. Enfin par la désacralisation du support : culturellement il est moins intimidant de travailler un papier, de le rejeter, de commencer et de le détruire que de le faire avec une toile.

Pour autant, en tournant le regard en moi même, le cœur peut apporter à la raison une raison qu’elle ne devrait pas ignorer : nos vies, jusqu’à peu étaient aussi de papier et la mienne en particulier.

Nos identité était validées par un papier, issu d’autres papiers. Administrativement, dans la communauté nationale et par extension mondiale nos existences n’étaient réelles que par une masse reliée de papiers. Une existence n’est officielle que parce qu’un papier est là; la présence physique n’ayant pas de vérité étatique – ce qui rend des êtres vivants inexistants et certains morts encore vivants. Et pour valider la validation il fallait encore d’autres types de papiers, des preuves photographiques, des portraits, des actes notariés, des souvenirs couchés et validés. Cela est su, connu et entendu.

Plus personnellement et à l’instar des gens de ma générations et des centaines qui l’on précédé mon apprentissage était lui aussi papier. Les notes, les écrits des autres, mes productions de pensées étaient papier, car écriture, croquis, schémas, calculs, géométries. La plupart des esprits tournaient grâce au papier. La lecture de signes imprimés dans un livre engrangeant les rouages de l’esprit qui continuera en couchant ses pensées sur de nouvelles feuilles… et pouvoir les transmettre, les opposer, les rendre vivantes, presque éternelles. En amont le papier, en aval le papier, en moteur la vie de l’esprit. Vertueux dans l’idée, productif dans l’action.

Les transactions financières, autre forme d’interaction avec le monde et les gens étaient elles aussi de papier: billets ou chèques… la monnaie, belle comme un timbre, ayant presque valeur de jouet. Bref comme tout le monde je me suis construit de papiers.

Pour autant la sémantique avait bien prévu et préparé la chute du papier. Lorsqu’une chose est dite « de papier » ou « en carton » c’est qu’elle n’est ni solide ni pourvue de valeur et le progrès se doit de la remplacer par du « vrai »… on a choisi la manière numérique, non palpable, difficile à saisir et rétive à la nuance.

Et moi, et moi et moi…

Nous déménagions souvent et ainsi étions dans mon enfance (encore bien trop aujourd’hui) entourés de cartons fermés – déjà le carton c ‘est du papier, hein !
Dans ces cartons, des livres. Peu en fait car les quelques 20 000 livres étaient bien souvent sortis et exhibés en premier, avec les disques. Dans les cartons restés fermés des papiers. Des dizaines de milliers de papiers. Des journaux sur 150 ans, des publications de tel ou tel aïeul ou de mon père; des correspondances ou des petits mots sur plusieurs générations. Enfin des notes, des brouillons, des aphorismes, des tickets annotés d’une date, d’un moment, d’une rencontre . Tout ceci semblait finalement être le plus précieux, de par son inachèvement et surtout, surtout le plus embarrassant.

Nous y voilà !

Dans cette société qui se veut dématérialisée ( expression fausse 1- Un serveur est on ne peut plus matériel / 2-on dépossède surtout les individus de leurs particularités et autres  » petits secrets de l’Univers » pour paraphraser Éloi Collet. – Mais je ne m’étendrai pas sur ce terrain-.
Je reprend : Un peu plus tôt dans ce monde, à l’aube des années 90 j’ai ma première carte de crédit. J’en fit un usage tout à fait banal pour mon âge (disques, bd, T-shirt, bière…) par contre je commençais à empiler et à garder les tickets de retraits et de paiement. Pratique Diogénique que je poursuis. Peut être était-ce pour moi une petite victoire, certes je continue à accumuler, mais même avec ces 35 ans de collection une pauvre boite à botte suffit à tout ranger (en y ajoutant les tickets de bus, de métro, de train). Niveau gain c’est un grand succès…

Voilà pour la pathologie familiale, passons aux tics artistiques.


Je remarque assez tôt que les encres des reçus s’effacent rapidement. Si on laisse un ticket de caisse à la lumière alors en quelques semaines il redevient vierge. Vous pouvez essayer. Je remarquai aussi qu’ils réagissent fortement à la chaleur d’une flamme : beaucoup de nuances fragiles apparaissent lorsque l’expression d’un briquet l’effleure. C’est un exercice délicat car on a tôt fait d’avoir un petit tas de cendres mais c’est très satisfaisant, même quand on rate.
Et j’ai rêvé, imaginé des dizaines de toiles ou d’installations à partir de ce matériau – je continu à les accumuler, c’est pour l’instant plus sûr (…) ayant le support, le sujet mais pas la forme.

Autre pratique un peu bizarre que j’ai avec les productions papier endémiques à l’écosystème familial et qui est une évidence à l’énoncé de ce qui se trouve plus haut : l’impossibilité de m’en débarrasser. Le gêne de Diogène n’est pas récessif. Comme j’ai un atelier, j’ai de la place (se disent les autres) aussi c’est avec appoint et naturel que j’ai hérité du stockage des livres et cartons de mon père non partagé entre nous et de ce qui a été sauvé de l’incendie de l’appartement lyonnais de ma mère. C’est un détail insignifiant que l’appartement soit lyonnais mais en fait non car tous ces cartons qui nous suivaient (nous précédaient en fait) étaient destinés à l’appartement lyonnais, seul bien que nous possédions et qui était la peau de chagrin d’une riche famille bourgeoise déclassée au tournant de la modernité et de ses guerres. Et pas de pitié pour les déclassés. Personne ne voulant se débarrasser des cartons et de leurs contenus mais personne ne voulant non plus vivre avec. Le mieux reste donc de les savoir entiers mais pas chez soit. Donc ça va chez moi. Entre fierté et dégoût de l’encombrement, un sentiment d’immobilisme accumulé par des générations m’étouffas. Je réfléchis longuement à comment faire pour gagner de la place, comment aérer mon environnement et dégager ma propre symbolique. De la méthode, des lois et des règles ! Il était assez facile de se défaire d’objets abimés et sans souvenir présent. Ils ne contenaient plus rien de tangibles pour nous et si leur esthétique, leur état ou leur originalité ne me sautait pas au cœur alors leur dire « bye bye » restait assez facile. Mais cela ne représentait en volume que peu de chose et le gros restait ces papiers et ces livres. Même abîmé ou inintéressant l’exercice était douloureux. Je me voyais comme un traître ou un vil lâche suivant que j’arrivais à jeter ou non les écrits. Mais inexorablement je les récupérais dans le sac poubelle et me détestait de tout. Pas cool. Alors je me dis qu’il fallait faire les choses autrement : comme je n’arrive pas à jeter des papiers et des livres qui ne sont pas « entièrement » à moi je vais le faire avec les miens. Car finalement j’endossait le rôle du dépositaire, ce qui est inconfortable. Avec méthode je me demandai quel livre des miens mériterait d’inaugurer la fête du vide. Je choisis sans hésiter « La part de l’autre » de l’inénarrable E.E.S., navet égocentrique dont la lecture me donna la désagréable impression d’avoir du talent ( pas littéraire mais du talent quand même… impression heureusement éphémère et vite coupée par la lecture du livre suivant). Et pourtant malgré la satisfaction de laisser choir ce morceau de médiocrité je fini par le sortir du sac poubelle, comme les autres livres auparavant. Un petit peu énervé je me mis à en déchirer les pages. Au moins un acte irréversible me mettra dans une position radicale et fière. Bien. Il me reste la couverture et les pages. Elles aussi je n’arrive pas à la jeter. Vue l’énergie enclenchée au démembrement du chef d’oeuvre il ne me reste qu’à transcender cette suite indigeste de mot en quelque chose de visuel et d’utile. J’ai alors passé sous presse chaque page du livre avec une seule et même matrice et agencé les pages les unes après les autres en un grand tableau appelé « La Par de l’Autre » ou la soupe de navet. Pour mes problématiques de ménage j’étais bien avancé : un mois de travail et une place prise par le livre décuplée !!! Mais j’avais aussi fait, finalement, mon premier Ran. Un Ran-1 grâce à mes horrible défaut et à la médiocrité d’un auteur qui a fait « la courte autobiographie d’un intellectuel imbus de lui même » pour parodier Howard Phillip et sa « Courte autobiographie d’une jeune personne imbue d’elle-même ».

Le geste de la trace

Toutes ces indiscrétions pour signifier que le papier fait parti de mon être car j’ai grandi avec, que par les papiers j’ai grandi en lien avec les êtres du passé et que si j’ai un rapport plus conscient et plus technique de part mes expériences avec des maîtres asiatiques, des gens du berceau de ce matériau et de ses transformations, je suis aussi plus conscient de ces autres aspects, plus intimes dans le rapport que j’ai avec LES papiers. Mon travail est souvent éphémère et peut-être suis-je dans le monde de l’Art contemporain un artiste papier voir un artiste en carton. Mais cela n’a aucune importance puisque la trace est dans la nature de la vie d’une œuvre et que ces papiers tour à tour faits et défaits mécaniquement produisent d’autres papiers sous forme de petits mots, de publications ou de monotypes ajoutés-Les paroles et les codes disparaissent, les traces sur le papier restent.

Le papier brûle et le Phénix renaît de ses cendres.

Et à tout comprendre, le papier est un pendant puissant et naturel à la numérisation du monde qui jusqu’à présent a surtout cherché à imiter, grossissement et avec des angles, le papier. Et comme la peinture qui s’est resserrée sur elle-même en ouvrant de nouveaux champs à chaque nouvelle avancée prédisant sa disparition et sa vacuité, je sais que le papier a et aura une vitalité et une créativité-inégalée.

Alea jacta est comme le disait un général qui utilisait le parchemin et le marbre pour écrire -matériaux nobles mais sans souplesse.